Editions de Corlevour Réginald GAILLARD 97, rue Henri Barbusse 92110 CLICHY reginaldgaillard@aol.com

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Marché de la poésie 2013, place saint Sulpice : du 06 au 09 juin.
Les Éditions de Corlevour et la revue Nunc vous accueilleront du 6 au 9 juin place saint Sulpice pour le Marché de la Poésie. A cette occasion seront présentées les (...)
 Marché de la poésie 2013, place saint Sulpice : du 06 au 09 juin.
 
« Liminaire Nunc 29  »
« La Collection de l’abeille, aux éditions du Cerf, dirigée par Annie Wellens »
« Paul Valadier, L’exception humaine »
« José Bergamin, Les idées lièvres  »
« Rowan Williams, L’artiste et la grâce. Réflexions sur l’art et l’amour »
« Cervantès, Don Quichotte, traduction de Francis de Miomandre, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2011.  »
« Corine Pelluchon, Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature, Cerf, 2011.  »
« Introduction au dossier Marcel Jousse »
« Liminaire de Nunc 25 »
« Petite bibliographie d’Olivier Clément »
« La fraternité des ébranlés »
« Relire Boris Pilniak.  »
« Nicolas BERDIAEV, Pour un christianisme de création et de liberté (Cerf, 2009) »
« Lorraine de Meaux, La Russie et la tentation de l’orient (Fayard, 2010) »
« L’autre French theory ou Saint Thomas en Amérique du Nord au XXe siècle. »
« Une leçon d’histoire à méditer : Dominique Avon, Les religions monothéistes des années 1880 aux années 2000, Ellipses, 2009. »
« Le polar peut-il être nihiliste ? Le cas Manchette »
dans Nunc n°20 revue vigilante. Dossier "Polars & Métaphysique". Dessins de Jan de Wachter.
« Polars & Métaphysique : une introduction »
dans Nunc n°20 revue vigilante. Dossier "Polars & Métaphysique". Dessins de Jan de Wachter.
« Les voix de l’écrivain »
dans Nunc n°20 revue vigilante. Dossier "Polars & Métaphysique". Dessins de Jan de Wachter.
« Olivier Clément, L’autre Soleil, DDB, 2010 »
« Corine Pelluchon { La raison du sensible. Entretiens autour de la bioéthique} »
« La théologie, une affaire commune »
« Pour une éthique (et une politique) de la vulnérabilité. A propos de : Corine Pelluchon, L’autonomie brisée. Bioéthique et philosophie, coll. Leviathan, PUF, 2009. »
« Raconter les noces de l’humain et du divin »
« Annie Wellens, Qui a peur de la Bible ? »
« Hommages à Olivier Clément »
dans Nunc n°18 "Dossier M. Vieuchange / Déserts"
« Liminaire. L’art et le sacré, une mauvaise querelle.  »
« Åke Edwardson, ou de l’ellipse comme arme policière »
« L’art délicat de la biographie »
« Stéphane Breton (dir.), Qu’est-ce qu’un corps ? »
« Highway 61 Revisited : une allégorie de la tradition »
« L’un naît au creuset du pluriel.  »
« L’unité au creuset du pluriel, une théologie selon Nunc. - Michel Fédou, La voie du Christ (Cerf, 2006) »
dans Revue Nunc n°13
« Highway 61 revisited : une allégorie de la tradition - Martin Scorses, No direction home : Bob Dylan./Greil Marcus, Bob Dylan à la croisée des chemins, (Ed. Galaade, 2005) »
dans Revue Nunc n°13
« Introduction  »
dans Revue Nunc n°13
« Liminaire. Nunc, revue charnelle.  »
« Tous travestis ? Du sexe des âmes et des cyborgs »
dans Revue Nunc n°6
« Tous travestis ? Du sexe des âmes et des cyborgs »
dans Revue Nunc n°7
« Bibliographie partielle d’Olivier Clément »
dans Revue Nunc n°7
« "Le cyprès fait sainte la terre" »
dans Revue Nunc n°7
« Stalker, Stalker »
dans Revue Nunc n°7
« Autour d’Olivier Clément »
dans Revue Nunc n°7
« De l’Intelligence Artificielle à l’Utérus Artificiel »
dans Revue Nunc n°10
« "La transgression vive" »
dans Revue Nunc n°10
« Liminaire. Nunc revue anthropologique. »
« Liminaire, Maintenant. »
« Entre orients et Machines, quel humain ? »
dans Revue Nunc n°2
« Liminaire : ...nous voulons tout. »
« Enfanter à l’heure du technofoetus. »
« Lire Tarkovski »
« A la recherche du corps perdu... »
« Nunc, revue anthropologique »
« Filmographie et bibliographie de et sur A. Tarkovski »
« L’épreuve Stalker »
dans Revue Nunc n° 11 Fichier numérique PDF
« Liminaire »
« Liminaire »


« Liminaire »

De la catastrophe comme signe : une méprise mortelle
Franck DAMOUR

Dada est reparti. Pour la troisième fois… Dans un article récent, Philippe Dagens repère deux retours de Dada depuis la première mort décidée par les fondateurs. « L’esprit Dada » serait revenu, par-delà sa muséification, son institutionnalisation, d’abord dans les années cinquante, avec les « néo-Dadas » Robert Raushenberg et Jasper Johns, puis il y a une vingtaine d’années, Wim Delvoye, Jeff Koons, Maurizio Cattelan, Jota Castro, etc. Ces retours ne sont pas fortuits. P. Dagens les place sous le signe de la catastrophe : « si le premier dadaïsme est né de la révélation de l’horreur de la guerre industrialisée et le deuxième du dégoût de la société de production et de consommation, le troisième fait irruption dans une société à la fois accablée par ses possessions et par sa misère, obsédée par le profit et la perte, ivre de sa toute-puissance et malade des dégâts qu’elle ne cesse de commettre ». Dont acte. Ces trois retours de Dada coïncident avec un autre retour, celui de Paul le tarsiote, le juif très hérétique ou très orthodoxe, le fondateur du christianisme ou l’un des treize, c’est selon. Tristan Tzara et Hugo Ball dadaïsent depuis trois ans lorsque Karl Barth publie sa Römerbrief, marquant un retour de Paul sur le devant de la scène. Quand Rauschenberg efface les toiles de ses compatriotes, un nouveau paradigme sur Paul commence à émerger lentement des limbes de l’archéo-théologie, un paradigme qui re-judaïse Paul. Enfin, Cattelan écrase Jean-Paul II sous une météorite quelque temps après que Jacob Taubes et Alain Badiou ont inauguré l’actuelle décennie paulinienne. Laissons la chronologie parler. Le temps nous suggère, avec urgence parfois, avec insistance et récurrence souvent. Et la chrono-logie nous invite à écrire : Paul et Dada, même combat ! Le rapprochement peut paraître burlesque, tout droit braconné dans un roman de Jasper Fforde ! Dada et Paul servent à tirer des sonnettes d’alarme. S’ils sont convoqués, même pour un temps, c’est sous le signe de la catastrophe. Catastrophe de la raison, laminée dans les tranchées de 1917, gazée puis explosée en 1945, implosée en 1986. La catastrophe est nucléaire, la catastrophe est linguistique, civilisationnelle, politique, terroriste, écologique. Tsunami, 11 septembre, Tchernobyl, Hiroshima, Auschwitz, le Goulag. Aligner les catastrophes ainsi, politiques et technologiques, peut paraître inconvenant : et pourtant, on nous amène à penser d’une façon globale ces catastrophes générées par nous-mêmes.

*

La catastrophe semble devenir notre background. Le langage de la catastrophe se fait le paradigme dominant de la pensée : qui n’a pas connu son « tsunami » électoral, qui n’a pas ses « terroristes » maison, son « Ground zero », sa « vache folle » médiatique, son « SRAS » culturel, ses « crashs » de banlieue. Ces glissements de termes – relevés dans des journaux – ne sont pas innocents. La catastrophe signe notre avenir, elle est devenue la destinée incontournable. Il serait bon de mener l’enquête sur la montée de ce paradigme. Aujourd’hui, certains voient dans la catastrophe un appel, et en déduisent un programme. Il y a dans cette fascination de la catastrophe une peur qui fait fond sur la foi en l’avenir, non pas un avenir d’accomplissement, mais un avenir prédestiné. Chez les Romains, la peur relevait de la superstition, et elle désignait la peur de l’imprévu du destin, de la fatalité : les rituels de la religion civique servaient à l’exorciser et à la convertir en crainte. Aujourd’hui la menace est intérieure, le risque est endogène : mais la réponse trouvée est la même, il s’agit d’institutionnaliser la peur, pour en annuler les effets. Hans Jonas a donné ses lettres de noblesse à cette stratégie : jugeant la peur insuffisante pour nous permettre d’assumer des responsabilités à trop longue échéance, le philosophe affirme que « seule une crainte de porter atteinte à quelque chose de sacré est à l’abri des calculs de la peur et de la consolation ». La perspective est à méditer. Mais on peut déjà noter que, sans même aller jusqu’à évoquer les courants de la deep ecology, une religion civique se structure pour transformer la peur en crainte. Cette religion civique a ses bosquets sacrés, lieux de sanctuarisation de la nature qui à la fois reflètent notre pouvoir et réparent nos fautes à l’égard de l’équilibre cosmique. Elle forge ses dogmes, comme le principe de précaution, qui lui aussi à la fois conjure, expie et conforte notre foi en notre puissance : la précaution est acte de piété, acte religieux au sens propre du terme, elle est une peur institutionnalisée. L’« heuristique de la peur » de H. Jonas a été déclinée récemment en « catastrophisme éclairé » par Jean-Pierre Dupuy, qui explicite la nature de cette religion civique, le culte des descendants remplaçant celui des ancêtres, en une « sacralisation de l’avenir ». L’idée de Jean-Pierre Dupuy est que l’on sait la catastrophe, mais que l’on n’y croit pas. Et qu’il s’agit d’y croire pour l’anticiper, l’empêcher. La peur institutionnalisée serait une sorte de katechon. Cette religion civique qui fait de la catastrophe son fond de commerce structure la pensée contemporaine bien ailleurs que dans la réflexion technologique. Elle irrigue aussi certaines analyses – et pratiques – politiques et sociales, un goût minimaliste qui célèbre à l’envi « la-fin-des-grands-récits », une boulimie d’images, une réduction de la parole au langage.

*

Que l’on puisse ainsi chercher refuge dans la peur n’aurait pas étonné outre mesure Paul de Tarse. Et sans doute pas Tristan Tzara ou Hugo Ball. Cependant, ni Dada, ni Paul ne croient à la catastrophe. Celle-ci ne constitue pas notre destin, notre horizon. Qu’elle soit possible, probable ou certaine importe peu : lui donner une dimension métaphysique, en faire un sens de la vie, n’a rien à voir avec elle, c’est un choix anthropologique dont les racines sont ailleurs. Le geste de Paul et de Dada marque la faillite d’un usage du logos et, s’ils n’attendent pas de celui-ci le salut, ni Paul ni Dada ne lui sont hostiles. On ne peut réduire Hugo Ball ou Rauscbenberg à leurs seules transgressions, pas plus que Paul à sa seule annonce de la « folie pour les Grecs ». Ils en ont seulement après l’idole du logos. C’est pourquoi le logos – indissociablement raison et langage – ne meurt pas chez eux : il est remis à sa place, comme libéré d’un fardeau qu’il n’a pas à porter. Plus lucide, car se sachant voir le monde « comme en miroir ». Alors que, chez nos Cassandre, le logos est idole, donc voué à la paralysie. Dada et Paul nous ouvrent des brèches, en agissant sur notre rapport au temps : pas de sacralisation de l’avenir, mais un véritable sursaut eschatologique. Au fond, ce qui est en jeu est la rupture. Le catastrophisme est une pensée cyclique, qui tente de transfigurer la catastrophe en métaphysique. Dada et Paul ne font pas de la catastrophe un paradigme, encore moins un horizon. Ils posent plutôt la question de l’usage du monde, du ready-made à l’épître aux Corinthiens : la catastrophe ne vient-elle pas de la volonté de posséder ? La peur n’est-elle pas une autre façon de posséder ? Désenchanter le logos, pour lui rendre sagesse, voilà la leçon de nos transgresseurs. « Le mot, le mot, les maux justes en ce lieu, le mot, messieurs, c’est une affaire publique de première importance » : c’est ainsi que Hugo Ball concluait, en juillet 1916, le premier manifeste public Dada, texte qu’il qualifia dans son journal, à la date du 6 août 1916 de « dédit à peine voilé à l’adresse des amis ». Sauver le mot pour dire avec justesse les maux ; une telle opération ne peut être portée que par une quête intérieure soucieuse, une quête et non une peur, comme en témoigne Hugo Ball qui ajoute dans son journal, quelques lignes plus loin : « A-t-on jamais vu que le premier manifeste d’une entreprise nouvellement fondée ait désavoué cette entreprise elle-même, devant ses adhérents ? Et pourtant, ce fut ainsi. Quand les choses se sont épuisées, je ne peux plus m’y attarder. C’est une donnée de ma nature, tout effort pour me raisonner serait inutile ». N’y aurait-il pas un lointain écho de la tension paulinienne qui déchire de fulgurances personnelles ses missives théologiques ? Cette quête seule nous autorise un autre usage du monde : « désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s’ils ne possédaient pas, ceux qui tirent profit de ce monde comme s’ils n’en profitaient pas vraiment », déclame le tarsiote. Paul comme Dada savent que la tour de Siloé n’est pas tombée avec justice. Ils savent aussi que sa chute est un rappel de la conversion originelle. Un rappel, et non un appel. La catastrophe est ce dont nous venons, et non ce vers quoi nous allons. La catastrophe n’est pas un signe.

Franck DAMOUR